ARTICLE Sarah LABBÉ

La financiarisation de la nature par l’usage de certificats et dérivés

Combien vaut la forêt amazonienne ? Elle se chiffrerait à 240 milliards de dollars. Et si chaque être vivant sur Terre avait un prix ? Et si l’air, les barrières de corail, les forêts ou encore les espèces en voie d’extinction étaient bientôt cotés en bourse ?

Selon Pascal Cafin, ancien Ministre de l’écologie :

« Connaitre le prix de la nature c’est lui reconnaître de la valeur : aujourd’hui dans le système tel qu’il fonctionne, ce qui n’est pas compté ne compte pas ».

Pour que les entreprises s’engagent à protéger la biodiversité, devons-nous valoriser économiquement cette dernière ?

Aux Etats-Unis, certains acteurs financiers se sont penchés sur le sujet dans les années 80. C’est à cette époque que naissent les “biobanques”, soit des institutions privées, sociétés financières ou d’assurances, qui attribuent un coût aux divers éléments constitutifs de la Nature (une espèce menacée, un espace naturel…) et vendent des titres ou « certificats de biodiversité » à des entreprises pour des « permis de construction ». Concrètement, les biobanques acquièrent des terrains sur lesquels vivent des espèces en voie d’extinction et procèdent à la vente de titres à des entreprises afin de financer l’achat desdits terrain. Les entreprises ont ainsi la satisfaction d’avoir agi pour la sauvegarde de la biodiversité tout en continuant à construire des sites plus ou moins polluants.

Cette opération permet de satisfaire les intérêts des entreprises, des biobanques, ainsi que de la Nature. En effet, en achetant des titres aux biobanques, les entreprises obtiennent des « certificats de bonne conduite » valorisés par leur clientèle et plus généralement les investisseurs ; les biobanques vont, elles, s’enrichir, et une espèce menacée sera protégée.

A titre d’exemple, la biobanque Malua Bank créée en 2008, a acheté pour 34 millions d’euros, 34 000 hectares de la forêt de Sabah (île de Bornéo, Malaisie) abritant des orangs-outans dont l’espèce est menacée. La biobanque vend des « certificats orangs-outans » à des entreprises qui pratiquent l’extraction d’huile de palme afin que ces dernières puissent être dispensées de suspendre leurs activités destructrices. Cependant, l’huile de palme a provoqué une réelle levée de boucliers chez les défenseurs d’animaux et de l’environnement.

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La polémique relative à l’utilisation de l’huile de palme eut un certain impact sur les consommateurs. Par exemple, Nutella, appartenant au groupe Ferrero, utilise 20% d‘huile de palme dans la composition de sa pâte à tartiner. Quid de notre santé, de celle de la faune et de la flore ? Afin de ne pas souffrir des retombées des vives discussions entournant ce produit, la marque met en avant sa politique de lutte contre la déforestation depuis 2013, ayant obtenu pour son huile de palme une certification Roundtable for a Sustainable Palm Oil (RSPO), littéralement « table ronde pour une huile de palme durable ».

Créé par le WWF en 2004, le RSPO est le seul label existant pour l’huile de palme. Seulement, cette certification (« Green Palm ») ne concerne que les forêts dites primaires, soit 10% des forêts mondiales. C’est en Asie du Sud Est qu’est produit 90% de l’huile de palme mondiale, et plus de 80% des palmiers à huile se trouvent en Malaisie et Indonésie dans des exploitations forestières conventionnées.

Les biobanques ont la particularité de vendre des certificats d’espèces parfois très peu connues. Par exemple, des certificats ont été émis afin d’assurer la protection du coluber lateralis (ou masticophis lateralis), un serpent vivant aux Etats-Unis ou au Mexique, protégé par les Pleasanton Ridge Conservation Bank et Ohlone Preserve Conservation Bank, toutes deux basées en Californie. D’autres certificats ont, eux, visé la protection des marais salants britant des poissons protégés par la Cheverie Creek Habitat Bank du Canada.

Plus d’une centaine de biobanques agissent ainsi dans le monde avec pour priorité la sauvegarde de la biodiversité mondiale. En France, il existe une filiale de la Caisse des Dépôts et Consignations : la CDC Biodiversité. Il s’agit d’une organisation de droit privé ayant pour mission de mener des campagnes de protection ainsi que de promouvoir la biodiversité au sein des entreprises, des collectivités, des maîtres d’ouvrage et des pouvoirs publics, dans leurs actions en faveur de la biodiversité, soit « de la restauration, reconquête, gestion, valorisation à la compensation ».

En 2008, la CDC Biodiversité a acheté pour environ 12 495 000 d’euros, 357 hectares de vergers dans les Bouches-du-Rhône à Saint- Martin-de-Crau, sur le site de Cossure. Cet espace est devenu en 2009 la première réserve française d’actifs naturels. Lors de son acquisition, la biobanque française s’est concentrée sur la réhabilitation du terrain abandonné depuis plus de 30 ans, un projet ambitieux qui lui aurait coûté 12 millions d’euros. Elle se refinance depuis 2010 au moyen de la vente d’actions ou crédits calculés au regard des sommes déboursées à l’occasion de l’acquisition du terrain et de la réalisation des travaux.

Pour les entreprises souhaitant s’engager dans la réduction de leur impact, il existe par ailleurs aujourd’hui des solutions innovantes comme la compensation carbone volontaire. Exemple notable, le lancement par BNP en 2018 de la plateforme ClimateSeed. Conçue comme un marché, ClimateSeed permet aux entreprises cherchant à compenser leurs émissions de carbone et à contribuer aux Objectifs de Développement Durable des Nations Unies de rentrer en contact avec les porteurs de projets proposant des crédits carbone volontaires et recherchant un financement.

ClimateSeed vise à augmenter la transparence, la sécurité et l’efficacité du marché du carbone volontaire. À cette fin, ClimateSeed procède à une vérification sur trois niveaux pour chaque projet présenté sur sa plateforme, incluant des vérifications de certification par une norme internationale reconnue, l’audit préalable (due diligence) du porteur du projet et l’analyse du projet par un comité dédié au développement durable. Ainsi, chaque année, de nombreuses entreprises pourront financer la sauvegarde d’espaces naturels, de façon à compenser leur impact en CO2.

Autre mécanisme, autres enjeux : les dérivés climatiques. Un dérivé climatique est un instrument financier qui peut être utilisé pour se prémunir contre des risques liés au climat. Ainsi, depuis sa création en 1997 le marché des dérivés climatiques a connu une croissance importante. Aujourd’hui réservé aux échanges de gré à gré (OTC), il est difficile de chiffrer la taille réelle du marché. Après avoir débuté dans le secteur de l’énergie, d’autres secteurs économiques tels que le tourisme ou l’agriculture commencent à voir les bénéfices financiers d’une couverture contre les aléas météorologiques. Les agriculteurs peuvent utiliser les dérivés climatiques pour se protéger contre de mauvaises récoltes dues à la sécheresse ou au froid ; des parcs d’attractions peuvent souhaiter se protéger contre des week-end pluvieux durant la saison estivale… Les dérivés climatiques sont des contrats dont les paiements dépendent, d’une certaine façon, du climat. Les sous-jacents peuvent être, par exemple, la température, les précipitations, les chutes de neige ou le brouillard, même si la température reste le sous-jacent le plus souvent rencontré.

Face à ce phénomène de financiarisation de la Nature, il convient de se poser la question de son véritable impact sur cette dernière. Les acteurs économiques ont en effet bien compris que le profit était possible, ce qui comme toujours, ouvre la porte aux abus.

Prenons l’exemple de Wildlands, la plus importante biobanque des Etats-Unis. Enregistrant un chiffre d’affaire annuel d’environ 40 millions de dollars, elle cherche à protéger la « mouche des sables ». L’entreprise de BTP Vulcan Materials Company a acheté pour 250 000 dollars, une action « mouches des sables » à la biobanque, équivalant à 4 000 m2 de terrain abritant cette espèce. Si cette démarche semble louable, comme nombre de sociétés, cette acquisition a uniquement permis en pratique d’obtenir le droit de détruire un autre habitat de ces insectes. Ainsi, si l’entreprise se targue de détenir plus de 40 certificats délivrés par des biobanques, cela ne l’empêche pas de poursuivre ses activités destructrices. Le sort de ces espèces menacées reste le même, et si les certificats constituent une bonne action, ils ne permettent qu’un ralentissement de l’inévitable : leur disparition.

Il est bien connu que tout ce qui est rare est cher. La Nature n’échappant pas à cette règle, elle se voit soumise aux aléas de l’offre et de la demande. C’est justement pour cela que les biobanques et autres sociétés prenant part à cette financiarisation de l’environnement, ont tout intérêt à la raréfaction de nos ressources naturelles en ce que cela leur promet un profit maximum. Certains pensent de ce fait que les biobanques sont davantage banques que bio.

Le fait est là : les marchés financiers se sont emparés de la faune, de la flore et des habitats naturels, mais saurons-nous capable de considérer la nature comme plus qu’un simple produit financier ?

Seul l’avenir nous le dira !

 

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